• Réduire le texte
  • Rétablir taille du texte
  • Augmenter le texte
  • Imprimer

Services écosystémiques rendus par les forêts : patrimoine ou producteur de valeur économique ?

La notion de services écosystémiques, apparue dans les années 1970, connaît depuis une dizaine d’années un succès croissant, tant auprès de la communauté scientifique que dans les sphères décisionnelles et gestionnaires. A l’occasion d’une conférence-débat organisée à Champenoux le 18 février 2013, quelques éléments de réflexion sur l’application de ce concept à la biodiversité et sur ses limites.

Etang dans le bocage normand.. © © INRA / Gérard PAILLARD, PAILLARD Gérard
Par Ana Poletto
Mis à jour le 02/12/2013
Publié le 21/02/2013

Les services écosystémiques sont définis comme étant les bénéfices que les êtres humains tirent du fonctionnement des écosystèmes. L’expression a été forgée dans le champ des sciences biologiques pour mettre en évidence les liens de dépendance de l’humanité vis-à-vis des milieux naturels. Popularisée dans le rapport Millenium Ecosystem Assessment (2005) et de plus en plus utilisée dans des situations concrètes de gestion, cette notion suscite toutefois des critiques dues notamment à son caractère réducteur et aux partis pris idéologiques qu’elle sous-tend.

Le 18 février à Champenoux, le centre Inra de Nancy-Lorraine a accueilli une conférence-débat sur ce thème (voir encadré). La conférencière, Virginie Maris, est philosophe au Centre d'écologie fonctionnelle et évolutive (CEFE, UMR CNRS - Université Montpellier 2). Sa conférence s’intitulait "Nature à vendre : la limite de l’approche par services écosystémiques pour protéger la biodiversité". Elle était organisée par le groupe Sciences en questions de l’Inra et s’inscrivait dans le programme de séminaires Inra - labex Arbre.

Une cinquantaine de personnes étaient présentes pour échanger sur les services écosystémiques et leurs implications pour les recherches dans le domaine forêt-bois-territoires qui constitue l’un des deux axes scientifiques du centre Inra de Nancy-Lorraine. Au-delà des aspects généraux de la discussion, plusieurs questions spécifiques au monde forestier ont été posées à la conférencière.

Selon certains spécialistes présents dans l’assistance, les gestionnaires de forêt publique seraient réticents à l’approche économique dans la mesure où elle serait en opposition avec la notion de service public à laquelle ils sont attachés. Il est à noter dans ce cadre que si le concept de service écosystémique est récent, il peut être mis en rapport avec celui, assez traditionnel dans le monde forestier, de multifonctionnalité (voir encadré). En effet, les forêts ne sont pas censées remplir uniquement une fonction économique (production de bois), mais également des fonctions écologiques (maintien de la biodiversité, stockage de carbone…) et culturelles (espace de récréation). Par ailleurs, le système de paiement pour service environnemental ou la compensation environnementale qui découlent de la notion de service écosytémique souffriraient d’un handicap majeur dans le contexte forestier : ils ne prennent pas en compte (ou difficilement) le temps long.

Dans un autre registre, plusieurs réactions ont porté sur les relations entre économie et écologie. Selon Virginie Maris, la notion de services écosystémiques fournirait l’opportunité d’un dialogue plus approfondi entre sciences humaines et sciences du vivant. Les économistes présents ont abondé dans ce sens et évoqué quelques pistes pour intensifier les travaux interdisciplinaires, essentiels à l’étude des relations complexes entre l’homme et son environnement.

Les services écosystémiques rendus par les forêts

En juin 2011, un atelier « Recherche et gestion forestière » (Regefor) organisé par le centre Inra de Nancy-Lorraine et le GIP Ecofor a été consacré au thème des services écosystémiques dans le contexte forestier.

Pendant trois jours, une centaine de chercheurs et gestionnaires de forêts et de milieux naturels ont échangé sur l’identification et l’évaluation économique de ces services.

Les actes de cet atelier ont été publiés dans un numéro spécial de la Revue forestière française (numéro 3 de 2012).

Conférence

"Nature à vendre" : résumé de l’intervention de Virginie Maris

Si l’on sait depuis toujours que le bien-être humain dépend en partie de la nature, cette dépendance est aujourd’hui mise en exergue à travers la notion de services écosystémiques, définis comme étant les bénéfices que les êtres humains tirent du fonctionnement des écosystèmes. Cette notion connaît depuis une dizaine d’années un succès fulgurant et tend à se substituer aux approches plus traditionnelles de protection de la nature ou de conservation de la biodiversité, tant auprès de la communauté scientifique que dans les sphères décisionnelles et gestionnaires.

Dans cette présentation, nous décrirons tout d’abord l’émergence de l’approche par services écosystémiques en nous intéressant particulièrement à deux grandes étapes de son avènement : le Millenium Ecosystem Assessment (MEA 2005) et le rapport intitulé The Economics of Ecosystems and Biodiversity (TEEB 2011). Nous décrirons les partis-pris, souvent implicites, qui animent ces rapports sur les plans éthique, politique et économique.

Nous discuterons ensuite des différents problèmes que soulèvent les évaluations économiques des services écosystémiques, problèmes qui, au-delà des limites méthodologiques de l’évaluation, relèvent du projet même de quantification en termes économiques de la diversité des valeurs qui s’attachent aux écosystèmes.

Nous montrerons alors que le passage d’une logique de conservation de la biodiversité à une logique de gestion des services écosystémiques est concomitant à la montée en puissance des outils de conservation basés sur des logiques marchandes, qu’il s’agisse de banques de compensation ou de paiements pour services écosystémiques, et nous évoquerons différents problèmes posés par ces nouveaux marchés, du point de vue de la conservation elle-même mais également du point de vue de la justice.

Pour conclure, nous défendrons une conception des valeurs de la nature plus dense et plus complexe que la vision strictement instrumentale inhérente à l’approche par services écosystémiques et nous montrerons dans quelle mesure une telle conception est plus satisfaisante à la fois philosophiquement et opérationnellement.

(Texte extrait de la plaquette de présentation de la conférence)

La vidéo de la conférence donnée par Virginie Maris à l'Inra de Dijon est disponible sur le site Canal événements.

Le point de vue d’un économiste de l’environnement

Même si certains peuvent les disqualifier rapidement, les instruments économiques sont d’une grande utilité pour l’environnement. L’économie de l’environnement a démontré que si les conséquences (positives comme les services écologiques et sociaux ou négatives comme la pollution) ne sont pas intégrées dans les décisions économiques, alors le bien-être de la société s’en trouve détérioré.

Les économistes essaient de révéler les valeurs de ces conséquences (appelées « externalités » dans le jargon économique) dans le but de réduire les pollutions et de préserver les services écosystémiques. Nous sommes bien conscients des difficultés à donner une valeur fiable pour ces services et sommes les premiers à mettre en garde sur les limites d’un tel exercice.

Cependant, la définition de services écosystémiques, les outils d’évaluation monétaire et les instruments économiques tels que les paiements des services environnementaux ont donné des résultats satisfaisants dans de nombreuses situations concrètes. A l’heure actuelle, les opposants à ces concepts n’apportent que peu de solutions alternatives.

Serge Garcia, chercheur à l’Inra et directeur du Laboratoire d’économie forestière (UMR Inra – AgroParisTech) à Nancy.

Sciences en questions

Le groupe de travail Sciences en questions a été constitué à l’Inra en 1994 à l’initiative des services chargés de la formation et de la communication. Son objectif est de favoriser une réflexion critique sur la recherche par des contributions propres à éclairer, sous une forme accessible et attrayante, les questions philosophiques, sociologiques et épistémologiques relatives à l’activité scientifique.

Sciences en questions est également une collection d'ouvrages publiées aux éditions Quae à la suite des conférences. Chaque ouvrage intègre, en plus de l’intervention de l’auteur, une restitution des débats qu’elle a suscités.

Découvrir la collection Sciences en questions sur le site des éditions Quae.